Les sucres, voilà une industrie bien
canadienne, mais qui n'a peut-être plus aujourd'hui
le charme et la poésie qu'elle avait autrefois. La
science y est entrée et l'a transformée. C'est
pourquoi il est assez à propos de donner ici une
courte description de ce qu'elle était dans le bon
vieux temps, et de ce qu'elle est probablement encore dans
quelques endroits reculés. Par
les sucres, on entend l'ensemble des opérations que
comprend la fabrication du sucre d'érable, et par
extension, l'époque de l'année où le
sucre doit se faire. Cette époque varie suivant que
le printemps est plus ou moins tardif; mais elle s'étend
généralement des deux dernières semaines
de mars à la première quinzaine d'avril. Aussitôt
que le temps favorable est arrivé, on se met à
faire les préparatifs nécessaires. On fabrique
les goudrelles ou les goutterelles, qui sont de petites
gouttières en cèdre, fendues à la gouge,
de neuf ou dix pouces de longueur sur une largeur de deux
pouces et d'une épaisseur d'environ deux lignes.
Par un bout on les taille en biseau de façon qu'elles
puissent entrer exactement dans l'ouverture pratiquée
avec le tranchant de la gouge dans l'aubier de l'érable.
Ce travail est généralement laissé
aux enfants. Que j'en ai fendu et aiguisé de ces
bonnes goudrelles, quand j'étais tout jeune, il y
a bien longtemps! Rien que d'y penser, il me revient comme
un âcre parfum de cèdre qui me reporte à
quarante ans en arrière et me remet devant les yeux
ces beaux jours de l'enfance, à la campagne, où
nous prenions nos libres ébats au grand air et sous
le soleil! Quand les goudrelles sont
préparées, on chausse les raquettes pour aller
visiter et mettre en ordre la cabane à sucre dans
laquelle ont été emmagasinés, à
la fin de la saison précédente, les baquets,
les cassots, les chaudières, les moules, les mouvettes
et autres ustensiles du sucrier. On ouvre la grande porte
enfumée et on pénètre avec plaisir
dans ce petit réduit où se sont écoulés
de si bonnes heures déjà. Les baquets et les
cassots sont nettoyés, les grandes chaudières
récurées, les barriques, les bidons et les
moules rincés à grande eau. Puis, on prépare
la provision de bois; on choisit les arbres secs, érables,
merisiers, hêtres, pruches, etc., que l'on débite
et que l'on entasse près de la cabane. Tous ces travaux
ont absorbé une dizaine de jours. Enfin,
un matin, le sucrier, après avoir longtemps consulté
les nuages et examiné le soleil, déclare que
la journée est bonne pour entailler. On chausse de
nouveau les raquettes, et l'on s'élance joyeusement
vers la forêt. Il y a eu une gelée blanche
pendant la nuit; la croûte porte et l'on avance rapidement.
Le sucrier a sa hache, sa gouge et son maillet; les enfants
voiturent sur des traîneaux de gros paquets de goudrelles;
je vous assure que ce n'est pas lourd à tirer. Arrivé
dans le bois, on distribue ça et là les goudrelles,
puis on va charger sur les traîneaux les cassots et
les baquets. On attaque le premier
arbre: c'est un moment solennel. On choisit l'endroit favorable,
du côté du sud ou du sud-ouest, et l'on pratique
diagonalement dans l'écorce et l'aubier, à
environ un pied et demi au-dessus du sol, une petite entaille
bien nette. Le comble de l'art est de compléter l'opération
en deux coups de hache. Au-dessus, on pique avec la gouge
et le maillet et on fixe la goudrelle dans la piqûre,
en l'inclinant un peu; on établit ensuite le baquet
ou le cassot sous l'extrémité inférieure
de la goudrelle. C'est à l'érable maintenant
de faire son devoir en laissant couler généreusement
sa sève sucrée. Autrefois, lorsqu'on se servait
de petites auges, au lieu de baquets ou de cassots, le travail
était moins long; il n'y avait pas de voiturage à
faire, l'auge étant restée tout l'hiver appuyée
sur le pied de l'arbre; il n'y avait qu'à dégager
la partie inférieure qui était encore sous
la neige. Cette auge était creusée au moyen
d'un outil qu'on nommait tille ou quille (l'erminette-gouge)
et qui est presque entièrement disparue de nos campagnes.
(Dans la liste des effets reçus par Gautier au Fort-du-Flambeau,
le deux avril 1804, on trouve: 1 tille. Cette liste est
imprimée à la page 234 du livre de l'honorable
L.-R. Masson, Les bourgeois de la Compagnie du Nord-Ouest.)
Lorsque tous les arbres sont entaillés,
on bat les chemins pour pouvoir faire la tournée,
c'est-à-dire recueillir l'eau d'érable. Quand
on a amassé une provision suffisante, on commence
à faire bouillir. On a maintenant
presque partout des fourneaux bien installés dans
une véritable maison, avec des ustensiles dispendieux.
Mais j'aime mieux la cabane d'autrefois. Cette cabane est
faite en troncs d'arbre superposés, avec un toit
à pente unique qui forme, à la façade,
au-dessus de la grande porte, un auvent de six ou sept pieds.
C'est sous cet auvent que se place le foyer: deux pieux
fourchus bien fixés en terre, une grande barre transversale
pourvue de crochets de bois auxquels on suspend les chaudières,
voilà toute l'installation. Quand les chaudières
sont mises en place et emplies d'eau d'érable, on
allume le feu par-dessous, et il n'y a plus qu'à
entretenir le brasier et à remplir à mesure
que l'évaporation se produit. Lorsque
la sève a acquis une belle couleur brune et une consistance
un peu moindre que celle du sirop ordinaire, elle forme
ce qu'on appelle du réduit. Ce réduit, après
avoir été coulé à travers une
épaisse flanelle, est mis dans de grands bidons ou
des quartauts; puis, lorsqu'on en a une quantité
suffisante, on met de nouveau sur le feu, cette fois sans
ajouter d'eau, pour faire du sirop ou un brassin. C'est
l'opération la plus délicate de la fabrication
du sucre; ici les enfants ne sont plus admis à surveiller;
il faut un homme expert, un véritable sucrier. Le
foyer flambe nuit et jour, et les uns veillent tandis que
les autres se reposent. On écume, on agite, on empêche
de gonfler. Si l'on veut faire du sirop, on ôte la
chaudière du feu lorsque le liquide file, c'est-à-dire
lorsqu'il tombe de la mouvette sans former de gouttelettes.
Pour le sucre, cela dure plus longtemps. On a d'abord la
tire, qui n'est qu'un sirop épaissi, et qui devient
cassante lorsqu'on la laisse refroidir sur la neige. C'est
à ce moment qu'elle est bonne à manger et
que les enfants s'en barbouillent à bouche que veux-tu.
Encore une demi-heure ou trois quarts
d'heure, et le contenu de la chaudière offre des
bouillonnements aux reflets d'or sombre, semblables aux
éruptions que l'on remarque à la surface du
soleil; on voit que la tire devient granuleuse. On n'a d'ailleurs
qu'à plonger la mouvette dans le liquide, et si,
en soufflant ensuite par le trou pratiqué à
son extrémité, on produit une petite bulle
bien claire et bien cassante, le sucre est à peu
près cuit; au bout de quelque temps, on le retire
du feu. Quand il s'est un peu refroidi, et qu'on voit une
légère croûte se former à la
surface, on se hâte de le mettre dans des moules en
bois qu'on a humectés avec de l'eau d'érable,
il n'y a plus qu'à laisser cristalliser et prendre
en pains. Les cinq cents érables
ont donné environ cinq cents livres de sucre et plusieurs
gallons de sirop. On était rarement seul à
la cabane. Chaque jour arrivaient de joyeux compagnons qui
venaient manger la trempette, du sucre chaud, ou des oeufs
cuits dans le sirop. Le soir même, il y avait des
veillées avec leurs bonnes histoires; et les éclats
de rire montaient joyeux dans le silence solennel des grands
arbres.